L'histoire de Marie-Noëlle

Copyright © 2004-5, Marie-Noëlle

 

English

 

 

Marie-Noëlle, Cheffe de projets informatiques (Switzerland)

 

 

Bonjour,

 

Je m'appelle Marie-Noëlle, je vis en Suisse et j'ai maintenant 40 ans. Je suis opérée depuis quelques années et je vis paisiblement une vie de femme ordinaire. Après une longue réflexion j'ai accepté la proposition de Lynn Conway de figurer sur sont site, comme une des personnes ayant réussi sa transition. Je suis très discrète et je n'ai aucune envie de m'afficher publiquement. Je doute que je puisse servir d'exemple à qui que ce soit. Par contre, il me semble que j'ai acquis une expérience qui a un certain intérêt et qui me permet de faire mieux comprendre à d'autres personnes ce qu'est la transsexualité. C'est pour cette raison que j'ai accepté de partager mon histoire et mon expérience par le biais du site de Lynn Conway.

 

Marie-Noëlle

 

28 septembre 2004

E-mail Marie-Noëlle

http://www.vrais-visages.net

 

Nouveau! (février 2006): Marie-Noëlle se forme pour devenir praticienne en relation d'aide et elle est prête à travailler avec des clients.

Nouveau! (Juillet 2007): Premiers fruits d'un accompagnement spécialisé

 

 


 

MON HISTOIRE (CONTENTS)

 

Mon enfance

Premières thérapies

Beginning of acceptance

Début d'acceptation

Real life test

Après l'opération

Thérapie postopératoire

Cela peut concerner d'autres personnes

De l'importance de nous prendre en main nous-mêmes

Spiritualité, sens de la vie et autres questions existentielles

Etre berdache

 

Février 2005:

En recherche d’une partenaire

 

Décembre 2005:

Ce qui est resté au travers des années

Devenir personne aidante

Pour une approche scientifique respectueuse de l'être humain

 

Février 2006: (Nouveau!)

En formation pour pratiquer la relation d'aide

 

Juillet 2007: (Nouveau!)
Premiers fruits d'un accompagnement spécialisé


Texte originel:

Questions Pratiques

Références

 

 


 

 

MON HISTOIRE

 

Mon enfance

 

Je suis née en 1963 en Suisse romande (francophone). Je suis l'aînée d'une fratrie de deux. Ma famille était catholique pratiquante et passablement conservatrice.

 

Depuis toute petite, avant même de savoir marcher, j'ai toujours vécu avec mes copines. C'était avec elles que je jouais, que j'étais à l'aise. Et ca a continué. Le premier drame, ce fut vers 5 ans, quand, en jouant au «docteur» avec une des filles du quartier, j'ai découvert nos différences. Ce fut insupportable. Ca m'a tellement marquée que je me rappelle exactement où ca s'est passé et les circonstances exactes. Comme il était inutile de vouloir essayer de dire quoi que ce soit à mes parents, j'ai du garder pour moi ce que je ressentais. Et je me suis sentie absolument seule avec moi-même, abandonnée des autres, sans personne à qui parler.

 

Comme nombre d'autres enfants transsexuels, j'ai été un enfant battu. Mais c'était d'abord par ma mère. Mon père était son fidèle auxiliaire et ne m'a jamais protégée de la violence de ma mère. Au contraire, il l'a aidée à me taper à chaque fois qu'elle le lui a demandé. Ma mère a fait en sorte de me soumettre et de me contrôler en tous points, jusque dans mon langage corporel. Elle y est arrivée. La conséquence est que j'ai grandi sans aucune sécurité intérieure, avec une image très noire de moi, complètement passive, dépressive et en passant mon temps à essayer de deviner les désirs de ma mère pour les prévenir et éviter les coups. Beaucoup plus tard, durant ma transition, mon père a admis qu'ils ne m'avaient pas éduquée mais dressée. Bien sûr que cet aspect de mon enfance a joué un rôle énorme dans ma vie.

 

Dès que je suis arrivée à l'école, j'ai commencé à recevoir des coups, à me faire harceler et à me faire battre par les garçons. Comme tant d'autres enfants transsexuels, je me suis retrouvée complètement seule, parfois face à une classe tout entière. Comme tant d'autres, je n'ai pu compter ni sur l'aide de mes parents, ni sur celle des profs. Ca a duré, jour après jour jusque vers l'âge de 13 ans. Par la suite, les agressions se sont espacées.  Mais la dernière, je l'ai subie alors que j'avais 18 ans.

 

Quand j'étais petite, j'avais beaucoup de copines et j'étais bien. Avec l'école, j'ai commencé à les perdre, sans comprendre ce qui se passait. Mais ca me rendait très triste. Avec le début de l'adolescence, le regard des filles a commencé à changer.  Elles recherchaient les garçons. Mais moi je n'avais pas changé j'étais toujours à la recherche de mes copines et je ne comprenais absolument pas pourquoi elles se détournaient de moi. Ma solitude n'a fait que croître. Je ne comprenais rien à ce qui se passait et j'étais désespérée. Je me sentais vraiment maudite par la terre entière.

 

Ma propre puberté fut une horreur. Même mon corps me trahissait! Comment faire? Qu'est-ce qui se passait? A qui est-ce que je pouvais parler? Je ne comprenais pas ce qui se passait et il n'y avait personne pour m'aider.

 

Mais j'aimais beaucoup les bijoux et je ne résistais pas à en acheter. Alors, dès la fin de mon adolescence, j'avais les oreilles percées, je portais des boucles d'oreilles et des bagues jour après jour.

 

Je me suis réfugiée dans l'étude, mais avec difficulté. J'étais bien trop mal pour apprendre avec facilité. Vers 13 ans, j'ai eu un passage d'échec scolaire complet. Même après ce passage, j'ai toujours eu du mal à apprendre. J'ai grandi suicidaire, abandonnique, dépendante affectivement de mes proches et incapables de prendre mon envol, même après mes études.

 

A aucun moment je n'ai été attirée par les hommes. Ils ne m'ont jamais intéressé. J'avais une image très négative d'eux. C'était ceux qui m'avaient harcelée, agressée, battue. C'était ceux qui ne m'avaient pas protégée. C'était ceux qui avaient été incapable de m'écouter, incapable de rentrer en relation. C'était ceux qui étaient totalement incapable de la qualité de relation que j'avais avec mes copines. Bref, ils n'avaient absolument rien pour m'attirer. Cet élément a probablement joué un rôle important pour la suite de ma vie, dans le sens qu'il m'a rendu plus difficile de comprendre et d'accepter ce que je ressentais.

 

J'avais 18 ans quand j'ai entendu parler de transsexualité pour la première fois par un article de journal. Pour la première fois, je découvrais que je n'étais pas seule au monde à avoir les mêmes sentiments. Mais cet article était très pessimiste. Il parlait d'une personne qui avait du recourir à l'automutilation et l'auteur était assez négatif. En plus, il ne donnait aucune information qui aurait pu m'être utile.

 

 

J'ai fini par faire des études d'ingénieure en informatique, qui me sécurisaient sur le plan financier et qui me paraissaient suffisamment abstraites pour ne pas me confronter encore plus violemment au conflit irrémédiable que je vivais chaque seconde entre mon cœur et mon corps. Je ne comprenais pas que j'arrivais dans un milieu fortement masculin et pas toujours ouvert. Durant tout ce temps, je déployais des efforts désespérés pour correspondre aux attentes de mes proches sans jamais trouver la paix que je cherchais.

 

Premières thérapies

 

Comme j'allais très mal, mes parents ont fini par me mettre entre les mains d'un thérapeute quand j'avais 18 ans. Je faisais très attention à ce que je lui disais. Après tout, pour moi c'était le représentant de mes parents. Je me sentais assez libre pour aborder des sujets plus ou moins "anodins", mais certainement pas le cœur de ma souffrance. Au bout de 4 ans de thérapie, j'ai essayé de lui parler en lui en donnant des petites bribes. Je me suis retrouvée face à une personne totalement incapable de m'accueillir et de m'aider. J'ai cessé de le voir et je me suis tournée vers une autre thérapeute, toujours recommandée par mes parents. J'ai bien du travailler 8 ans avec elle. A aucun moment, je ne lui ai parlé de ce que je vivais. Par moments du moins, j'en mourrais d'envie. Mais je ne me sentais pas assez en confiance. J'ai fini par me retrouver auprès d'une troisième thérapeute qui pratiquait le rebirth. Dès le premier stage que j'ai fait avec elle, elle a senti que j'étais très différente des autres personnes et que ma différence concernait ma sexualité. Mais elle a du attendre que je parle pour pouvoir aborder le sujet. Elle a du attendre des années.

 

Terrifiée par les hommes et par leur violence, par la peur de devoir les affronter seule comme durant toute mon enfance et mon adolescence, je me suis mise à faire du tir au pistolet pour apprendre à me défendre et me rassurer. J'ai pratiqué l'IPSC jusqu'au moment où j'ai commencé ma transition.

 

Alors que je n'avais pas eu la moindre relation amoureuse, par hasard, à 29 ans, j'ai rencontré une autre femme. Ce fut notre première rencontre amoureuse aux deux et ce fut très difficile dès le départ. Après quelques années, notre relation a commencé à tomber en lambeaux. J'étais tellement désespérée que j'ai commencé à planifier mon suicide. J'avais 35 ans.

 

A ce moment là, je travaillais comme ingénieure en informatique dans un hôpital. Je ne me plaisais pas dans l'équipe ou j'étais et j'allais mal. Mais j'étais incapable de trouver une activité ailleurs. J'ai essayé, mais en vain. J'arrivais du mal à faire face à mes missions. Trouver enfin une relation amoureuse m'a stimulée pendant quelque temps, mais ca ne m'a pas fourni la cure à mes problèmes comme je l'espérais. Après quelques mois, tout a recommencé à aller de travers.

Début d'acceptation

 

Cela faisait quelques années que, au travers d'Internet (qui était devenu accessible en Suisse quelques années après mon diplôme sous le nom de «Arpanet»), j'avais fini par entendre parler de transsexualité. J'avais même trouvé quelques sites, quelques témoignages de personnes, mais trop loin de chez moi et j'étais terrifiée à la perspective de m'affirmer. Alors j'avais mis une chape de plomb sur tout ce que je ressentais. Et quand j'ai enfin rencontré une partenaire, j'ai cru naïvement que tout allait se régler. Bien sûr qu'il n'en fut rien.

 

J'avais 35 ans et mon couple partait en lambeaux. Durant toute ma vie, j'avais fait des efforts énormes pour répondre aux attentes de mes parents et pour essayer de me couler dans le moule qu'ils m'avaient préparé. Mais malgré tous mes efforts, ca ne marchait pas.  J'étais tellement désespérée que j'ai commencé à planifier mon suicide. Dans mon esprit, il ne s'agissait pas du tout d'un appel au secours. Je ne voulais avertir personne et je voulais être certaine qu'il marche du premier coup. Je voulais enfin avoir la paix, et définitivement.

 

Là, quelque chose s'est passé. Machinalement, le suis retournée sur les sites et les newsgroups transsexuels que je connaissais déjà et j'ai entendu parler du livre de Mildred Brown ("True Selves") [1] que j'ai commandé immédiatement et par Internet.

 

En lisant le livre de Mildred Brown, pour la première fois de ma vie, j'ai senti comme le début d'une lueur d'espoir. Pour la première fois je sentais que je n'étais pas si seule et que je pouvais peut-être trouver un chemin pour m'en sortir. C'est alors que j'ai pu entrer en contact pour la première fois de ma vie avec une autre personne transsexuelle en Suisse francophone. En plus, elle avait un psychiatre qui la respectait et qui acceptait de l'accompagner jusqu'au bout (c'est à dire jusqu'à l'opération). C'était une vraie merveille! Là j'ai commencé à retrouver l'espoir.

 

Evidement que je n'ai pas pu cacher mes lectures et mon changement à ma compagne. Ca a été un énorme choc pour elle. Là, il m'a été nécessaire d'oser parler de ce que je vivais à ma thérapeute. Alors que j'étais morte de peur, que je craignais la voir pour la dernière fois, elle a accueilli tout ce que je lui révélais de ma transsexualité. C'était quelque chose d'extraordinaire pour moi! Quelqu'un sur cette terre pouvait m'accueillir telle que je suis! Après tellement d'années de solitude et d'enfermement absolus, c'était incroyable!

 

Quelques semaines plus tard, un incident a fait que j'ai du parler à mes parents. J'ai préparé ce moment avec ma thérapeute. J'étais morte de peur et j'en ai perdu le sommeil. J'ai préparé ce moment comme une information à mes parents. Mon but n'était pas de leur demander leur approbation, mais de leur dire ce qui se passait. Mes parents ont été assommés. Mon frère, lui n'a pas été étonné. Quoi qu'il en soit, je ne me suis pas retrouvée expulsée de ma famille.

 

Ma première rencontre physique d'autres personnes transsexuelles s'est passée quelques jours plus tard  C'était un groupe où je ne connaissais personne et où personne ne me connaissait. Mais, malgré mon côté timide et très réservé, je m'y suis sentie à l'aise. Je rencontrais enfin d'autres personnes qui étaient dans la même dynamique que moi (et j'avais attendu cela pendant tellement d'années) et je m'y suis sentie à l'aise. J'ai senti cette rencontre comme un bon présage, pour la suite de mon chemin.

 

Les débuts

 

J'ai commencé mon suivi officiel auprès d'un psychiatre sexologue installé en ville et pas auprès d'une équipe appartenant à une institution universitaire. Il était distant, mais il ne m'a jamais entravée et je me suis sentie respectée. De cela, je lui suis vraiment reconnaissante.

 

Durant les premières semaines de mon suivi, j'ai commencé à collecter tous les témoignages que j'avais trouvé. Je voulais m'assurer de préparer les choses au mieux et prendre tous les moyens pour éviter les pièges. Ca m'a permis de constituer une liste de choses à faire et à ne pas oublier. Je voulais non seulement faire les choses "bien", mais je voulais rendre évident aux yeux de tous que ce que je faisais n'était que la simple révélation de qui je suis.

 

La question de l'assurance maladie était importante pour financer l'opération. Une personne m'avait recommandé de prendre très vite une assurance "privée", pour pouvoir bénéficier des meilleurs chirurgiens et pour pouvoir me faire opérer en clinique privée. Mais comme c'était extrêmement cher (de l'ordre de $550 par mois), j'ai opté pour une solution de compromis, une assurance "demi-privée" en espérant que ca suffirait. C'était de toute manière risqué. Quand on conclut un contrat «privé», l'assurance peut refuser de prendre en charge certaines pathologies. Il vaut donc mieux vérifier son contrat très soigneusement, mais assez discrètement pour ne pas attirer l'attention.  J'ai ajouté quelques paragraphes au sujet des assurances maladie en Suisse à la fin de ce document.

 

Il m'a fallu quelques mois avant commencer mon épilation électrique. J'ai fini par trouver un cabinet dont les esthéticiennes étaient spécialisées en épilation électrique. J'ai choisi de renoncer au laser pour éviter tout risque de repousse. Les esthéticiennes que j'ai trouvé sont extrêmement compétentes, accueillantes, chaleureuses et aussi organisées. Elles avaient fait un accord avec un dentiste proche de leur cabinet pour les personnes qui avaient besoin d'anesthésies locales des lèvres. Cette disposition s'est révélée extrêmement utile. Il me reste des souvenirs très forts des heures que j'ai passé avec elles. Je me souviens encore de ma toute première séance d'une heure, ce premier contact avec la douleur, une peau complètement enflée et les premiers poils qui disparaissaient. Je me souviens de la chaleur et de l'espièglerie des femmes avec qui j'ai travaillé, je me souviens de nos crises de fou-rire pendant qu'elles me torturaient. Je me souviens de combien c'était difficile au début de voir ce travail avancer si lentement. Je me souviens de combien c'était douloureux pour moi, au début de devoir laisser pousser les poils de mes lèvres pendant de longues périodes pour mieux les épiler. Je me souviens d'une séance de trois heures destinée à nettoyer mon menton (j'étais déterminée à ne pas me lever du lit tant qu'il restait un seul poil!). Je me souviens du moment où, pour la première fois, toutes les parties de mon visage avaient été traitées au moins une fois. Je me souviens du moment où une heure a suffi pour épiler tout mon visage d'un coup. Je me souviens du moment où les anesthésies sur les lèvres n'ont plus été nécessaires. Je me souviens du moment où on a pu commencer à réduire la durée des séances, puis à les espacer.

 

Ce temps fut pour moi un vrai rite de passage. L'épilation fait mal. Je devais m'accrocher. Au début, les progrès sont si lents que c'en était désespérant! Il me fallait beaucoup de volonté pour continuer sans faillir. Et pourtant, petit à petit, j'ai vu quelque chose d'extraordinaire. J'ai vu mon vrai visage sortir de dessous la gangue qui l'emprisonnait. C'était tellement extraordinaire! Alors, malgré la douleur, les séances d'épilation sont devenues un moment essentiel de ma vie. J'ai tout fait pour ne jamais en manquer une et j'y suis arrivée. C'est cela aussi qui m'a permis de tenir quand les anesthésies de lèvres se sont révélées inutiles et qu'il a fallu continuer sans.

 

En parallèle, j'avais commencé à travailler ma voix avec la méthode de Melanie Ann Phillips. Ce fut long et difficile. Il m'a fallu huit mois pour avoir le premier début de résultat. Contrairement à elle, les résultats ne furent jamais parfaits. Je doute que je ne puisse jamais chanter dans un chœur classique. Mais ce que j'ai obtenu me suffit largement dans la vie courante et c'est là l'essentiel.

 

Entre-temps, en plus du suivi officiel avec mon psychiatre, je continuais de travailler avec ma thérapeute. Cela aussi a été essentiel. Elle était vraiment mon alliée. Elle a accepté d'apprendre avec moi ce que c'était que la transsexualité. C'est avec elle que j'ai commencé à poser le masque dans lequel j'étais emprisonnée depuis tant d'années et j'ai découvert le vrai visage de la femme que je suis.

 

C'est à ce moment que j'ai  aussi commencé à parler à mes amis de ce que je vivais. J'ai eu le bonheur de voir que je n'en ai perdu aucun! Tous m'ont accueilli telle que j'étais.

 

Mes parents et mon frère ne m'ont jamais rejetée. Mais mes parents ont eu du mal à s'ajuster à mon changement. Là, leur monde a éclaté d'un coup. Ma mère a eu tout particulièrement des difficultés à s'ajuster. Pour la première fois de ma vie, je sortais des cadres dans lesquels elle m'avait maintenue, et de quelle façon! Comme ils ne parlent pas l'anglais et qu'il n'y a aucun bon livre en français sur la transsexualité et que j'avais besoin de les aider à comprendre, je me suis mise à traduire "True Selves" pour eux. Cela m'a pris 10 mois. Mais ce fut très utile. Cela les a beaucoup aidé à accepter ce que je traversais. Ils ont eu  un cadre qui leur a permis de comprendre que ce que je faisais n'était pas voué à l'échec.

 

Sur le plan professionnel, j'ai eu une première chance quand j'ai commencé mon épilation. J'ai pu bénéficier d'une mutation dans un autre service de l'hôpital où je travaillais, un service où il y avait nettement plus de femmes et qui semblait plus ouvert. Au bout de quelques mois, j'ai commencé à sentir que cette mutation était effectivement une bonne idée. Petit à petit, une relation de respect mutuel s'est créée avec mon nouveau chef. Avec le temps, elle est devenue très solide et cette personne a joué un rôle essentiel dans la suite de ma transition.

 

Au bout de six mois de suivi, alors que j'avais déjà quelques mois d'épilation, mon psychiatre m'a demandé si j'avais commencé à prendre des hormones. Je lui ai répondu que non puisque j'avais besoin de sa permission! Il m'a alors donné les références d'un endocrinologue de la place. Celui-ci m'a fait faire un test sanguin et il m'a tout de suite mise à son régime standard: Androcur et Diane 35. Et ce fut parti!

 

La Diane est un produit très doux, dont les effets sont lents à se voir. De plus, par rapport à d'autres produits, les effets sont nettement moins spectaculaires. Mais il a deux avantages. Il comporte nettement moins de risques que d'autres produits  (tant qu'on reste dans les doses standard!). Je n'ai eu besoin que de très peu de tests en laboratoire. D'autre part, il est basé sur une hormone synthétique, ce qui évite de torturer des animaux. Ces deux avantages sont très importants à mes yeux et ils compensent largement ses inconvénients.

 

De fait, les effets ont été lents à se voir. Il a fallu huit mois avant que ma poitrine puisse se deviner sous un chemisier ou un T-shirt. En fait, les effets les plus importants pour moi ont été de sentir ma sensibilité intérieure se dégeler, devenir fluide. Ca a été quelque chose d'absolument extraordinaire! Je suis devenue beaucoup plus émotive, comme j'aurais toujours du être!

 

Avec ma thérapeute «officieuse» (avec qui je pratiquais le rebirth), j'ai beaucoup travaillé la manière de gérer au mieux la situation au travail. Je ne voulais pas changer de travail. J'avais vu combien c'était difficile, et, vu la mentalité locale, je doutais complètement que ce soit possible avant que tous mes documents officiels ne soient mis à jour.  Comme elle avait pu se renseigner auprès de personnes qui avaient des positions importantes au sein de l'administration, elle a pu me dire que, ici, la sexualité est un sujet qui concerne uniquement la sphère privée des personnes et que cela pourrait mettre mal à l'aise mes collègues si j'en parlais. Elle m'a donc recommandé de garder pour moi ce que je vivais tant que c'était possible. Elle m'a aussi recommandé de ne rien mettre par écrit jusqu'au moment de l'opération, voire plus tard si c'était possible. C'était aussi très important d'éviter de rentrer en contact avec le service des «ressources humaines». Et c'est ce que j'ai fait. Je n'ai rien dit pendant de longs mois et personne ne m'a rien demandé.

 

Au bout de 10 mois d'épilation et 8 de traitement hormonal, mon visage était suffisamment défriché (une séance hebdomadaire était alors suffisante pour le nettoyer) et mes formes commençaient à être suffisamment visibles pour que je puisse envisager une nouvelle étape. J'ai changé ma garde robe pour la première fois. J'ai opté pour des vêtements féminins "informels". C'était des jeans et des t-shirts relativement neutres et discrets, mais la forme conique des jambes des jeans indiquait bien qu'ils n'étaient pas destinés à des hommes. J'ai fait ce changement d'un coup, tant dans ma vie privée que professionnelle, et toujours sans rien expliquer à mes collègues. Et j'ai commencé à jeter mes vieux vêtements. Comme dans toute ma transition, je voulais rendre clair qu'aucun retour en arrière ne serait jamais possible.

 

Au travail, il a fallu encore deux à trois mois pour que mon changement soit si visible qu'il devenait nécessaire de le rendre officiel.  C'est mon chef, avec qui j'avais établi une forte relation de confiance mutuelle qui m'a parlé. Malgré tout son éducation (c'était un ancien militaire), il ne pouvait que respecter ce que je vivais et la manière de mener ma vie. De plus, pour lui, l'essentiel c'était que je puisse faire face à ma charge professionnelle et je lui avais prouvé que je savais faire face. Alors, il m'a proposé de parler à mes collègues et à ma hiérarchie, ce que j'ai accepté. Nous avons aussi convenu de garder le service des ressources humaines en dehors de tout cela. Une fois de plus, nous avons convenu de ne rien faire par écrit.

 

Real life test

 

Quelques jours après, alors que j'étais absente, il a réuni mes collègues et il leur a expliqué ce que j'étais en train de faire. Il a aussi informé notre chef de service, mais pas la direction générale de l'hôpital, ni les ressources humaines.

 

Le lendemain fut le premier jour de mon "real life test ". Je ne savais pas ce que j'allais trouver en arrivant au travail. En fait, tout était calme. Ce jour là, je n'ai eu droit à aucun commentaire ni aucune remarque de la part de mes collègues. Tout continuait comme si rien ne s'était passé. Par la suite, seul deux d'entre eux m'ont posé quelques questions. A partir de ce moment là, j'ai pu commencer à agrémenter doucement ma garde robe. Mais tant dans ma vie privée que professionnelle, elle est toujours restée très classique et discrète. Durant les mois qui ont suivi, pas mal de gens m'ont dit qu'ils appréciaient ma manière de vivre mon changement "discrète et non provoquante".

 

C'est une amie de ma professeure d'expression corporelle qui tient une boutique de parfumerie qui m'a appris à me maquiller. Elle m'a accueillie à bras ouverts et elle comprenait bien mes besoins. Elle m'a appris à faire un maquillage discret et de bon goût  qui me plaît, qui me correspond et qui est exactement ce dont j'ai besoin sur le plan professionnel. Elle m'a appris énormément de choses et, après toutes ces années, j'ai toujours beaucoup de plaisir à faire mes achats chez elle.

 

Au bout d'un certain temps, la direction générale de l'hôpital s'est aperçue qu'il se passait quelque chose. Lors d'une réunion, un de ses membres a demandé à mon chef qui était cette dame qui ressemblait tellement à monsieur untel. Mon chef lui a expliqué ce qui se passait et la question fut close (toujours sans qu'une seule ligne soit écrite).

 

Quatre mois après le début de mon real life test, j'ai abordé la question de l'opération avec mon psychiatre. Celui-ci a accepté de rédiger le rapport dont j'avais besoin pour fixer un rendez-vous avec un chirurgien. En Suisse, j'en connaissais deux. L'un d'entre eux, le Dr Daverio, est très accessible mais il est très cher et un autre, le Dr Kuenzi, qui pratique à Zurich en hôpital universitaire et qui avait opéré plusieurs copines.

 

Quand j'ai rencontré le Dr Kuenzi, le contact fut très direct et très franc, malgré la barrière des langues (Il parle essentiellement allemand). Il m'a tout de suite confrontée aux risques de l'opération, au fait que la réussite totale n'était pas garantie, etc. J'avoue que j'ai bien aimé cela. Le Dr Daverio était beaucoup plus distant, même physiquement. En gros, son discours était "laissez-moi m'occuper de tout". L'avantage était qu'il a une réputation exceptionnelle, qu'il travaille à côté de chez moi, que les temps de récupération étaient beaucoup plus courts. L'inconvénient est qu'il était extrêmement cher et que j'aurais à payer une somme importante moi-même, mon assurance ne couvrant pas tout. J'ai fini par me décider pour le Dr Kuenzi, j'appréciais sa franchise et son côté direct. Un rendez-vous a été fixé pour le mois de mars, à peu prés 10 mois après le début de mon "real life test".

 

C'est là qu'il a fallu finalement contacter les ressources humaines, étant donné que j'allais être absente durant trois mois, durée durant laquelle j'entendais bien être payée! Là j'ai été confrontée au chef de ce service qui se demandait s'il était vraiment obligé de me payer durant cette absence (qui était une absence médicale comme une autre). Comme j'avais le droit pour moi, il a du plier au bout de trois semaines.

 

Je suis donc partie à Zurich le cœur léger. Le moment du réveil fut extraordinaire, malgré les drains, le goutte à goutte et tout l'équipement qui m'entourait. Ce moment fut et reste l'un des plus beaux de ma vie. Je suis restée trois semaines en convalescence puis je suis rentrée. Au bout de trois mois, je reprenais le travail. J'avais 37 ans.

 

Après l'opération

 

Là, à part la pile de choses qui m'attendaient patiemment, une des premières choses que j'ai constaté était que les hommes ne m'attiraient toujours pas! C'est toujours avec les autres femmes que j'étais le mieux, c'est avec elles que j'avais de vraies relations, riches et profondes. Au bout de quelques mois, j'ai admis que j'étais lesbienne et j'ai fait le pas de rejoindre une association.

 

C'est à peu près à ce moment que j'ai commencé le parcours judiciaire pour mettre à jour mes papiers. En théorie tout devait bien se passer. En pratique ce fut la partie la plus douloureuse et la plus pénible de ma transition. Ca n'est pas que la justice ait été agressive ou méprisante, mais elle fut horriblement lente et j'ai très mal vécu cette lenteur. Alors que l'audience pour la mise à jour de mon identité a duré moins de 10 minutes, j'ai attendu le jugement près de 6 mois! Au moment où j'ai eu ce jugement en main, je me suis précipitée à l'Etat civil de ma ville pour obtenir un nouveau certificat de naissance, ce qui m'a pris deux jours. J'ai eu une nouvelle carte d'identité en deux semaines et il m'a fallu 3 mois pour mettre à jour les autres papiers. Je n'ai eu aucune difficulté à le faire.

 

Entre-temps, la situation  avait évolué à mon travail. Alors même que je maîtrisais mon domaine, je n'avais aucune perspective d'évolution et j'ai commencé à m'ennuyer ferme. J'ai recommencé à chercher du travail ailleurs. Au bout de quelques mois, j'ai eu une opportunité dans une administration. Elle représentait pour moi une grosse promotion et un changement d'activité bienvenue. Durant mes entretiens d'embauche et plus tard, je n'ai jamais eu une seule question au sujet de mon passé. Depuis ce moment, je n'ai jamais eu aucune remarque ni aucune question.

 

En rejoignant une association de femmes, j'ai rencontré une autre femme qui a été touchée par moi. Progressivement, nous sommes devenues amies, puis partenaires. Quand nous sommes devenues très proches, je n'ai pas pu lui cacher mon passé. Elle a accueilli immédiatement et sans réserve ce que je lui ai dit de moi. Depuis les années que nous nous connaissons, mon passé n'a jamais été un obstacle dans notre relation.

 

Thérapie postopératoire

 

Avec le temps, je me suis rendu compte que la vie était toujours assez difficile. Il y avait beaucoup de choses que je vivais mal dans mon travail et dans mes relations. Avec le recul, je comprends qu'il y a des questions essentielles que mon opération et la mise à jour de mes papiers étaient incapables de résoudre. J'avais toujours une image dramatiquement noire de moi-même, je manquais de confiance en moi. J'avais tellement besoin de faire plaisir à l'autre et je n'arrivais pas à mener ma propre vie. Quelques mois après que l'euphorie de l'opération et d'avoir rencontré mon amie soit retombée, j'ai retrouvé mon humeur  dépressive.

 

Ceci signifiait aussi que les près de 20 ans de thérapie que j'avais suivi et tous les thérapeutes par lesquels je suis passée ne m'avaient pas permis d'avancer sur ces questions tout à fait essentielles. Ce fut dur à admettre, mais c'était la réalité.

 

Cela faisait longtemps que je lisais les livres d'Alice Miller (http://www.alice-miller.com/) et ce qu'elle dit de la maltraitance dans l'éducation et de ses conséquences m'a beaucoup concernée. Mais elle est incapable de recommander une école ou des thérapeutes qu'elle considère comme vraiment valable, ce qui est plutôt un triste constat. En 2001, elle a ouvert un forum en langue française (qui, depuis a été fermé). J'y ai rencontré une autre femme qui suivait une thérapie qui semblait très mystérieuse, l'haptonomie (http://www.haptonomie.org/vf/index.html).

 

Elle a été créée par un médecin, Frans Veldman qui a beaucoup travaillé autour de la relation entre l'enfant nouveau-né (voire le fœtus) et ses parents. Sa thérapie passe par le contact physique et le toucher. Mais ca n'est pas une simple manipulation corporelle. Chaque contact met en présence les deux personnes (la thérapeute et la cliente) dans leur totalité, physiquement, émotionnellement et affectivement. La personne que j'avais rencontré témoignait de combien cette thérapie l'avait aidé à changer, à gagner une confiance en elle, le sentiment d'être complète et autonome, que ces changements étaient durables et qu'ils avaient révolutionné sa vie. Comme je n'allais pas bien et que je me sentais dans une impasse, j'ai choisi d'essayer.

 

En même temps que je me suis tout de suite sentie proche de la thérapeute que je rencontrais, l'ajustement mutuel prit quelques mois. J'étais la première personne transsexuelle qu'elle rencontrait. De plus, l'haptonomie est née autour de l'accompagnement périnatal de l'enfant et des parents. De fait, la plupart des gens qui la pratiquent ont une vue plutôt traditionnelle de genres et des rôles des personnes dans la société. Alors une transsexuelle, ca détonne!

 

Mais elle a accepté d'apprendre avec moi ce que c'est que la transsexualité (et je lui ai donné toute l'information que je pouvais lui donner). Petit à petit, nous avons commencé à nous accorder et ce que je vivais en thérapie avec elle, avait un impact si profond que j'ai commencé à vraiment changer. Mes amies ont remarqué ce changement bien avant que je ne puisse le reconnaître. Elles m'ont vue plus sûre de moi, plus ouverte, elles m'ont vu m'exprimer beaucoup plus librement, commencer à m'affirmer, à dire ce dont j'avais envie, etc. Au fur et à mesure du temps, des rencontres, j'ai aussi commencé à prendre conscience de mes talents, à y croire et mon regard sur moi a commencé à changer. Aujourd'hui, ma vie est bien plus pleine et heureuse que jamais auparavant et je suis très heureuse d'avoir oser me lancer dans ma transition. Sans elle, sans opération, rien de tout cela n'aurait été possible.

 

Cela peut concerner d'autres personnes

 

Ce point (la thérapie postopératoire) me paraît d'autant plus important que je constate que, même après l'opération, nombre de personnes transsexuelles que je croise ont de grandes difficultés relationnelles. Je connais plusieurs d'entre elles qui ont beaucoup de difficultés à se libérer de familles très maltraitantes. Dans les groupes, je vois combien il est difficile d'établir un échange non conflictuel et respectueux de chaque personne. Je constate que même ceux et celles d'entre nous qui arrivent à nouer des relations amoureuses ont bien du mal à les faire durer.

 

En plus d'avoir vécu des années ou des décennies dans un corps qui n'est pas le leur, toutes les personnes transsexuelles qui m'ont parlé de leur histoire ont subi de nombreuses maltraitances durant leur enfance.  J'espère qu'il s'agit d'exceptions et qu'il en va autrement pour les adolescent/es qui commencent leur parcours aujourd'hui, mais ce qui me frappe c'est que toutes les personnes adultes que je connais de près ont un passé terrible.

 

Dans le cadre de son travail avec les nouveau-nés, Frans Veldman, le créateur de l'haptonomie a démontré à quel point un contact affectif respectueux dès avant la naissance entre l'enfant et ses deux parents est essentiel pour que l'enfant se sente accueilli, aimé, apprécié pour qui il est. C'est cet accueil qui lui permet de croire en sa valeur en tant que personne, pour qu'il prenne confiance en lui et qu'il puisse s'ouvrir aux autres et au monde. Une telle relation s'établit au travers d'un contact corporel qui implique toute la personne, toutes ses émotions, son affectivité, sa capacité d'expression et d'attention.

 

En comparaison, nombre de personnes transsexuelles ont grandi dans un désert affectif quasi total, dans des familles violentes et fondamentalement non respectueuses. Il n'est pas étonnant qu'elles aient développé une image catastrophique d'elles-mêmes, qu'elles n'aient ni sécurité intérieure, ni confiance en elles. Il n'est pas non plus surprenant que, avec de telles carences, elles vivent de grandes difficultés relationnelles.

 

Par contre, ce qui est tout à fait inacceptable, c'est de constater que certains thérapeutes s'emparent de cette réalité qui est le fruit d'une maltraitance grave pour mettre en doute la légitimité des opérations de réattribution de sexe. Ils confondent, j'espère involontairement, deux problèmes, à savoir la transsexualité de la personne, et la maltraitance qu'elle a subi, et ils arguent du fait qu'une opération de réattribution de sexe ne permet pas d'effacer les conséquences de la maltraitance (alors que cela n'a jamais été son but), pour contester la légitimité de l'opération elle-même.

 

De plus, je dois bien constater que nombre de personnes transsexuelles sont bien mal aidées, quand elles le sont. Nombre de thérapeutes officiels se comportent en gardes-barrières et non en alliés. Ces personnes  sont incapables d'accepter des personnes transsexuelles telle qu'elles sont et de les accompagner sur leur propre chemin de découverte et de révélation d'elles-mêmes. Au contraire, elles réagissent à partir de leurs préjugés, de leur propre insécurité, de leur rigidité et de leurs peurs et elles posent un regard jugeant, condamnant et pathologisant. Ces personnes là feront tout pour entraver les personnes transsexuelles qu'elles rencontrent et elles peuvent engendrer de très grandes souffrances dans le seul but de préserver leurs préjugés. Quand on a affaire à des thérapeutes "officiels" qui ne se comportent que comme des gardes-barrières, cela vaut vraiment la peine d'avoir son propre thérapeute en plus, pour faire le vrai travail.

 

Il est bien sûr possible de trouver des personnes accueillantes et pleines de bonne volonté. Il me semble qu'il est plus facile d'en trouver dans des mouvements  peu académiques, comme l'approche centrée sur la personne de Carl Rogers et le rebirth. Dans la mesure où elles trouvent une thérapeute aimante, respectueuse , ouverte et compétente, avec une approche de type "centrée sur la personne", Les personnes transsexuelles qui ont été profondément aliénées par leur entourage pourront apprendre à faire confiance à leur référence intérieure, à perçevoir leurs sentiments, à sentir que le fond de leur coeur est fondamentalement positif, à sentir que c'est elles qui savent qui elles sont et ce qui est bon pour elles, à apprivoiser leur monde intérieur, à faire l'expérience que ce dernier n'est pas plein de monstres, contrairement à ce qu'on leur a dit, et à sentir qu'elles ont en elles ce qu'il leur faut pour trouver leur chemin et mener leur vie. Un tel acquit est extrêmement précieux. Mais cela ne suffit pas toujours à leur permettre de trouver l'assurance intérieure, les sentiments de sécurité et de complétude dont elles besoin pour habiter pleinement leur corps après l'opération et pour vivre des relations pleines avec les autres.

 

Dans son ouvrage «Gender Loving Care» [2], Randi Ettner souligne avec beaucoup de justesse combien le recours à la psychanalyse est voué à l'échec avec les personnes transsexuelles et elle recommande des approches humanistes.  Il me semble que le respect inconditionnel du client qu'elles prônent est l'absolu minimum qu'on puisse exiger d'un thérapeute digne de ce nom. De son côté, Alice Miller ne peut recommander ni des personnes ni des écoles, par contre, elle propose au moins un questionnaire pour les personnes qui sont à la recherche d'un thérapeute  (http://www.alice-miller.com/sujet/art9b.htm ).

 

J'ai entendu et lu nombre de thérapeutes affirmer que l'adulte doit faire le deuil des parents et de la nourriture affective dont ils aurait eu besoin. Ces derniers affirment que c'est essentiel pour aller de l'avant et vivre une vie d'adulte mature, libre et responsable. Mais, avec d'autres, j'ai fait l'expérience que cela ne fonctionne pas. Ce que je veux dire c'est qu'il ne suffit pas de décider de faire le deuil de quelque chose pour pouvoir vivre le deuil en question. Cela ne suffit pas non plus à faire naître au coeur de la personne l'expérience qui lui manque et dont elle a besoin pour mûrir affectivement. Dans le meilleur des cas, la personne va continuer à vivre une vie bancale, tant qu'il lui manque ce dont elle a besoin pour faire l'expérience durable de sa valeur, qui lui permettra de mûrir affectivement. J'ai du faire cette expérience affective, reçevoir la confirmation dont j'avais besoin dans le cadre d'une relation thérapeutique (de type psychocorporel) pour pouvoir trouver durablement le socle intérieur qui me manquait.
 

Avec le temps, j'ai acquis la conviction que le travail de thérapie dont nous avons besoin pour nous déployer pleinement ne peut s'achever qu'après l'opération, parce qu'il nous est impossible d'habiter vraiment notre corps avant ce moment vital. En conséquence, il me semble préférable d'avancer la date de l'opération au maximum. J'ai aussi acquis la conviction qu'une thérapie purement verbale est incapable de nous permettre de retrouver ce qui nous manque affectivement pour pouvoir mener une vie pleine. Je constate la même chose d'ailleurs pour toutes les autres personnes gravement maltraitées que je connais. Je suis convaincue que seule une approche psycho-corporelle qui implique toute la personne, qui est pratiquée par une thérapeute très expérimentée, profondément aimante et respectueuse de la liberté de ses clientes nous permet d'y arriver.

 

En écrivant ces lignes, je suis profondément consciente que chaque personne transsexuelle, que chaque histoire que chaque parcours est unique, que chaque personne doit être accueillie pour qui elle est, sans la placer dans quelque catégorie prédéfinie que ce soit et qu'il n'existe pas de solution unique à toutes les difficultés. J'espère aussi que, de par le monde, il existe un grand nombre de personnes transsexuelles qui n'ont pas été gravement maltraitées durant leur enfance et quoi n'ont pas besoin de tout ce dont je viens de parler. J'espère que c'est particulièrement le cas des adolescents qui commencent leur parcours aujourd'hui, entre autres quand ils sont activement soutenus par leurs parents.

 

Mais pour toutes les autres personnes, entre autres celles qui ont été gravement maltraitées et qui n'ont pas trouvé l'aide dont elles avaient besoin, ceci signifie qu'il existe un espoir de vivre enfin pleinement!

 

De l'importance de nous prendre en main nous-mêmes

 

Ces derniers temps, j'ai appris que les personnes qui commencent leurs parcours dans ma région ont à nouveau de grandes difficultés à trouver des thérapeutes qui les respectent et qui soient prêts à les accompagner. Certaines assurances deviennent aussi agressives et font tout pour exclure tout traitement de la transsexualité des contrats privés. Ceci signifie que, à moins d'être fortunés ou d'avoir su choisir la bonne assurance, seul l'hôpital universitaire de Zurich reste accessible. Et celui-ci ne pratique que l'opération dans le sens «femme vers homme». Bref, la situation est de nouveau en train de se dégrader sérieusement. Dans d'autres pays francophones comme la France elle reste tout simplement dramatique. Il y a quelques années, la situation au Québec était aussi très difficile. Je ne sais pas comment elle a évolué depuis.

 

Je constate aussi qu'un grand nombre de thérapeutes (du monde francophone en tout cas) ont des problèmes à accepter vraiment les clients qui ne rentrent pas dans les stéréotypes en matière de genre. Cela peut aussi bien concerner des personnes qui assument un rôle traditionnellement attribué à l'autre genre, que des personnes homosexuelles, intersexuées, transsexuelles ou qui sont un mélange de toutes ces conditions. Les cas de thérapeutes franchement homophobes ne sont pas rares. Dans son ouvrage «comprendre l'homosexualité» [3], Marina Castaneda a un chapitre entier sur ce sujet. C'est comme si la majorité des psychologues et des psychiatres en étaient restés aux conceptions des années 40 en matière de genre, comme si cela ne faisait pas au moins 15 ans que les personnes intersexuées se battent avec beaucoup de courage pour se faire reconnaître et traiter avec respect [4], comme si les premiers articles d'Anne Fausto-Sterling ("The five sexes") [5] n'avaient pas non plus été écrit depuis près de 15 ans, comme si les travaux de Money n'avaient pas été déconsidérés depuis au moins aussi longtemps, comme si les féministes et leur apport en matière d'études sociales et de genre n'avait pas existé, comme si HBIGDA n'existait pas, comme si les chaînes de télévision publiques francophones n'avaient pas fait un effort remarquable pour parler respectueusement de transsexualité ces dernières années! C'en est au point qu'il n'existe aucun équivalent français de l'expression anglaise "gender variant"! Je crois que cette absence de traduction décrit bien la très grande rigidité de la France en la matière.

 

Vu la situation, je crois qu'il est illusoire d'attendre de thérapeutes qui sont inscrits dans le système traditionnel (et, à mes yeux, encore terriblement patriarcal) des genres, qu'ils puissent entendre d'eux-mêmes ce que nous avons de spécifique. Je crois que c'est à nous de dire ce que nous apportons. C'est à nous de le communiquer tant aux grand public qu'aux milieux académiques, aux personnes de la rue qu'aux médecins, psychologues, endocrinologues, etc. C'est aussi à nous de nous exprimer avec assez de crédibilité et de fermeté pour les empêcher d'utiliser et de manipuler nos propos comme certains le font si souvent.

 

Dans la mesure ou l'existence de personnes qui ne correspondent pas aux standards en matière de genre et par elle-même une contestation du patriarcat qui prône l'existence de castes bien définies et immuables (les hommes et les femmes), ce travail d'éducation est important pour toute la société.

 

Je crois aussi qu'une telle œuvre ne peut être que collective. Il y a trop d'histoires, de parcours, d'identités, de perceptions différentes sous les dénominations "transsexuel/e", "intersexué/e", "homosexuel/le", "féministe", pour qu'une personne seule puisse parler au nom d'une communauté. Seule une équipe ou peut-être même plusieurs équipes pourront y arriver. Et il faudra trouver des personnes suffisamment apaisées pour qu'elles puissent collaborer fructueusement malgré l'immense variété de nos parcours et de nos identités.

 

Je comprends d'autant plus que des personnes soient effrayées à l'idée de dévoiler leur histoire que c'est exactement ce que je ressens. Je comprends d'autant mieux qu'on puisse être paniquée à l'idée de se mettre sur le devant de la scène que, là encore, c'est exactement ce que je ressens. Je comprends très bien qu'on n'ait aucune envie, après avoir réussi à reconstruire sa vie, une vie dans laquelle on est enfin vue, reconnue et aimée pour qui on est, de devoir remettre sur le devant de la scène un passé extrêmement douloureux, avec le risque qu'il change pour toujours le regard des autres sur nous. Là encore c'est ce que je ressens.

 

Mais, en dehors du fait que chaque personne est libre de s'engager ou non dans une telle aventure et de mettre les limites qu'elle aura décidé à son engagement, est-ce que nous voulons vraiment voir les autres définir la place que nous pouvons occuper dans la société et ce que nous pouvons y apporter? Est-ce que nous souhaitons vraiment continuer à vivre dans un monde patriarcal, misogyne, homophobe, transphobe et éradiquant les personnes intersexuées sans rien faire pour changer cela?

 

Il me semble que cette question est fondamentale même pour les personnes qui considèrent leur passé comme étant une affaire privée (j'en suis) et qui trouvent leur bonheur dans une vie de famille tout à fait classique. A force de nous cacher, nous laissons les autres définir la place que nous pouvons avoir dans la société. Dans notre société, ces autres sont souvent des hommes, et certains ont des préjugés très violents contre tout ce qui, à leurs yeux, sort du moule patriarcal. Est-ce vraiment bon pour nous de leur laisser le champ libre?

 

Spiritualité, sens de la vie et autres questions existentielles

 

Les questions autour de la spiritualité et du sens font partie des questions les plus personnelles auxquelles chaque personne transsexuelle doit trouver ses réponses et elles lui appartiennent de manière inaliénable. J'inclus quelques paragraphes à ce sujet parce que j'ai constaté combien ces questions peuvent être problématiques pour les personnes transsexuelles qui proviennent d'une famille religieuse, voire fondamentaliste. Mon expérience est que la transsexualité n'est pas nécessairement incompatible avec la foi. Par contre, elle peut radicalement changer la forme de celle-ci et elle est incompatible avec des expressions fondamentalistes. Pour certaines personnes ceci peut avoir pour conséquence qu'elles n'auront pas d'autre choix que de rompre complètement avec leur famille, voir d'émigrer dans un pays plus tolérant que le leur.

 

Comme de nombreuses autres personnes transsexuelles, je me suis demandé quel sens cela avait de naître dans un corps aussi déformé que le mien, pourquoi cela m'arrivait, pourquoi cela n'arrivait pas aux autres, pourquoi est-ce qu'en plus j'ai du subir beaucoup de maltraitance, comment cela se faisait qu'il m'avait fallu tellement de temps pour trouver une autre personne transsexuelle et un psychiatre enfin prêt à m'accompagner. Je me suis demandée si j'étais vraiment maudite comme je le croyais, si Dieu m'en voulait, pourquoi est-ce qu'Il/Elle s'acharnait sur moi, etc. Pour moi comme pour bien d'autres, ces questions sont très importantes et elles ont longtemps été très douloureuses.

 

Les réponses que j'ai cueillies petit à petit tout au fond de moi (et qui n'engagent que moi) furent les suivantes:

 

Je me sens acceptée et aimée inconditionnellement telle que je suis, par la Présence que je sens au fond de moi, quel que soit son nom. Sans cette expérience je suis convaincue que je n'aurais pas survécu à mon adolescence. Et je me suis sentie tout particulièrement accompagnée quand je me suis retrouvée en salle de réveil.

 

Je ne crois pas en la réincarnation et je suis intimement convaincue que je n'ai choisi ni de naître, ni ma famille, ni ma condition de personne transsexuelle. J'ai fait face comme j'ai pu, mais je n'ai rien choisi.

 

Je ne crois pas en la prédestination et je suis intimement convaincue qu'il existe quelque chose qui s'appelle le hasard et que ce dernier a une importante influence sur nos vies. Si un enfant naît transsexuel, handicapé ou avec quelque autre particularité, il n'y a là rien d'autre que le fruit du hasard de la génétique et de l'embryologie. Aucune puissance ne s'acharne sur nous. Il n'y a ni but, ni intention, mais uniquement les mécanismes de la vie qui ne fonctionnent pas avec le déterminisme d'une machine.

 

Les sentiments d'absurdité et d'injustice qui peuvent nous habiter sont totalement légitimes, en ce sens que nous n'avons rien fait pour mériter nos souffrances. Mais il n'y a là que le résultat de forces naturelles, du hasard, des déterminismes de notre époque, de notre société et de nos familles. Il n'y a là rien de mystérieux, ni de magique. Il n'a ni chemin, ni épreuve à passer dans quelque but que ce soit. Il y a juste le hasard de la vie et notre capacité à y faire face.

 

Si je me sens apaisée aujourd'hui, c'est que cette souffrance est définitivement derrière moi grâce à mon opération et que, ayant enfin l'expérience de ma valeur en tant que personne, je peux m'accepter et m'aimer telle que je suis et je peux goûter la vie à pleines dents!

 

Etre berdache

 

La notion de Berdache, ou de personnes "two spirit" provient d'une culture profondément différente de la culture occidentale. Chose étonnante, le mot "berdache" d'origine iranienne (http://www.arapacana.com/Glossary/B.htm) a fini par être adopté par les indiens d'Amérique du Nord pour décrire les personnes qu'ils considèrent comme appartenir à un troisième voire un quatrième genre [6]. Certains indiens contemporains l'ont également adopté pour fonder leur homosexualité dans leur culture et leur tradition historique [6]. Un certain nombre de personnes transsexelles ont également assimilé leur condition à celle des berdaches. Cette assimilation est controversée. En particulier, comment peut-on rattacher une expérience moderne (un très grand nombre d'entre nous doivent le fait de ne pas s'être suicidés à l'existence d'une opération de réattribution de sexe) à celle d'une civilisation dans laquelle une telle intervention était impossible? Mais elle permet d'essayer de décrire quelque chose d'important: notre côté "complet" ou "multiple".

 

Une de mes amies me dit souvent qu'une des choses qu'elle apprécie beaucoup chez moi, c'est que je suis "complète". Bien qu'il soit positif, ce reflet m'a longtemps dérangée. Après tout je sais qui je suis. J'ai du rencontrer une autre personne avant de pouvoir accepter qu'il y a en moi un mélange intime de sensibilité, de tendresse et de force qui est unique et qui passe par dessus les limites des genres tels qu'ils sont définis traditionnellement dans le monde occidental. Ce mélange me permet de donner quelque chose que les autres ne peuvent donner et je suis en train d'accepter cette réalité.

 

Par le passé, j'ai souvent constaté combien aborder ce sujet avec d'autres personnes transsexuelles peut se révéler problématique. Certaines personnes refusent avec véhémence d'admettre quoi que ce soit qui ne les place pas clairement dans le système traditionnel des genres. D'autres refusent absolument de se définir en s'y référant. L'hostilité entre les deux groupes est telle qu'il est extrêmement difficile de faire en sorte qu'ils puissent simplement s'écouter. Chacun voit l'existence de l'autre comme une réelle menace.

 

Avec le temps, je commence à admettre et à comprendre que notre identité de genre (quelle qu'elle soit) et le fait que notre identité puisse transcender les frontières traditionnellement attribuées aux genres sont deux traits de nous-mêmes qui peuvent coexister paisiblement, même harmonieusement. Les deux sont des parts essentielles de nous. Et si cela peut nous donner le sentiment d'être sans cesse en décalage avec les autres, cela peut aussi nous donner la chance de leur donner quelque chose de tout à fait unique et rare.

 


 

En recherche d’une partenaire
(février 2005)

J’ai vécu un peu plus de deux ans avec la personne que j’ai rencontré après mon opération. Même si je la voyais arriver, notre séparation fut très douloureuse pour moi. J’ai mis des mois à en faire le deuil et je désespérais de ne pouvoir jamais retrouver quelqu’un. J’ai eu beaucoup de chance d’être bien entourée à ce moment là, que j’ai vécu très douloureusement. Il m’a fallu huit mois pour commencer à sortir la tête hors de l’eau et me remettre en marche.

Une des choses qui me paraissaient très problématiques, c’est que je ne voyais pas où j’allais avoir des chances de rencontrer une nouvelle partenaire. Mon milieu de travail est essentiellement masculin et l’association de femmes à laquelle j’appartiens ne me paraissait pas être un lieu très propice, en ce sens que très peu de couples s’y sont formés.

C’est ma thérapeute qui m’a fait remarquer qu’un hebdomadaire de la région avait une page de petites annonces, qu’elles étaient de bon niveau, et qu’on y trouvait quelques annonces de personnes homosexuelles. Il m’a fallu encore quelques semaines avant que j’arrive à rédiger le texte d’une première annonce et que je l’envoie.

Cette première annonce m’a valu huit réponses. Je ne suis pas tombée amoureuse des personnes que j’ai ainsi rencontrées, mais j’ai reçu quelques réponses très personnelles et très touchantes. Deux des personnes que j’ai rencontrées par le biais de cette première annonce sont devenues des amies proches avec qui je vis des moments très précieux.

En même temps que c’était frustrant de ne pas avoir rencontré de nouvelle partenaire et que je restais avec ma peur de ne pas arriver à rencontrer une, j’ai fait l’expérience que je pouvais faire de belles rencontres par ce biais et c’était important.

Il m’a néanmoins fallu un certain temps pour intégrer le fait que j’avais fait de belles rencontres et que c’était déjà un beau pas. Mon travail de thérapie a été essentiel pour y arriver.

Environ 2 mois et demi après cette première annonce, j’ai écrit une deuxième dans le même hebdomadaire. Celle-ci a eu peu de succès. Mais, en même temps, j’approfondissais ma relation avec quelques personnes que j’avais découvert avec la première.

A peu près à ce moment, au cours de ma thérapie, j’ai fait l’expérience de sentir ma valeur. Ce fut un tournant essentiel. Cela m’a permis de mieux comprendre ce qui ne m’allait pas dans ma relation précédente et, surtout, de commencer à prendre confiance en moi et de sentir ce que je cherche dans une relation de couple.

Les deux mois qui ont suivi m’ont permis de faire définitivement le deuil de ma relation précédente. C’est à ce moment là que, par hasard, au cours d’une fête, que j’ai rencontré une personne avec qui j’ai vécu une rencontre très brève mais très forte et qui s’est révélée très importante pour moi. Durant cette fête, j’ai fait l’expérience que je pouvais attirer le regard d’une autre personne qui a été suffisamment touchée par la qualité de mon écoute et de ma présence pour vouloir faire ma connaissance quitte à bousculer ses engagements.

Durant les quelques semaines qui ont suivi, j’ai fait l’expérience que je pouvais être appréciée pour qui je suis (et de pouvoir l’entendre !), de sentir grandir une assurance et une audace qui m’ont permis de prendre des risques et d’oser m’engager dans la relation comme jamais je n’avais osé le vivre. J’ai fait l’expérience de pouvoir partager mon passé et d’être reçue par l’autre. J’ai aussi fait l’expérience que, le fait d’avoir à la fois une très grande sensibilité et une grande force me permettait d’apporter quelque chose de tout à fait unique et de très appréciable dans l’intimité. C’est cette expérience là qui m’a permis de sentir que je pouvais vraiment être une partenaire de qualité pour une autre femme.

La relation avec cette personne s’est interrompue brutalement, ce que j’ai très mal vécu. Une fois de plus, j'ai eu la chance d'avoir des amis extraordinaires et une thérapeute exceptionnelle. Poster une nouvelle annonce fut pour moi un acte important pour ne pas me laisser noyer par ma douleur. Et puis, je commençais à être habituée à prendre ce genre de moyen. Cette fois-ci, j’ai choisi de poser mon annonce sur un site Internet lesbien de la région. J’ai reçu quelques réponses qui m’ont permis de faire connaissance de personnes agréables, mais ces relations n’ont pas duré. Mais cette annonce m’a donné une nouvelle clef qui s’est, elle aussi révélé essentielle.

J’avais souvent vu des annonces qui précisaient que les personnes cherchaient une relation «sans problème» , qui ne soit pas une «prise de tête», etc. Or cette formulation ne m’allait pas. J’avais une image trop négative de moi pour répondre à une telle annonce. Je savais aussi combien j’avais lutté et je ne pouvais pas m’imaginer dans une relation avec une personne qui n’ait aucune sensibilité à ses propres difficultés et à celles de l’autre. Pour finir, je sentais que je cherchais l’inverse, c’est à dire une personne qui ait conscience de sa propre part de souffrance, mais qui ait suffisamment cheminé pour être autonome et pour être heureuse de tout le chemin qu’elle avait déjà parcouru. J’ai alors rédigé une nouvelle annonce dans ce sens, très personnelle (et très différente de toutes celles que j’avais vue), dans le même site web. J’y disais qui j’étais et quel type de relation je cherchais.

Le lendemain je recevais une première réponse. Elle provenait d’une personne qui répondait à une annonce pour la première fois. Nous avons eu une correspondance de quelques jours, qui était très personnelle et très touchante. Elle nous donné envie de nous rencontrer. Elle était suffisamment intéressée pour m’inviter directement chez elle, ce qui n’est vraiment pas habituel quand on rencontre quelqu’un par le biais d’une annonce ! Moi je me suis rendue chez elle à la fois tendue (ce moment était très important) et très confiante. Nous nous sommes plues et, depuis ce moment, nous ne nous sommes plus quittées ! Nous sommes en relation depuis quelques mois et nous sommes en train d’emménager dans un appartement commun. Bien sûr que nos entourages ont été un peu surpris de notre relation, du fait qu’elle survienne si rapidement. Mais ils nous ont accueilli. Et nous faisons l’expérience d’une très belle relation toutes les deux.

Alors que j’ai longtemps perçu ma différence comme un handicap pour une vie amoureuse pleine, aujourd’hui, je suis convaincue qu’il n’en n’a jamais été un que dans ma tête. Bien sûr que je ne peux pas plaire à tout le monde. Mais c’est vrai pour tous les êtres humains. Bien sûr que ma transsexualité peut faire peur ou susciter le rejet. Mais c’est vrai aussi d’autres différences. Bien sûr aussi que quand on a beaucoup à donner, il est difficile de trouver un partenaire que cela intéresse. Mais suis-je vraiment prête à une relation au rabais ? Je ne le crois pas. Et là encore, je ne suis pas la seule dans cette situation. Bien sûr aussi que d’être berdache (ou «two spirit» selon les vocabulaires) peut repousser certaines personnes. Mais j’ai fait l’expérience que cela peut aussi être ressenti par un don très précieux par d’autres.

Tout cela fait que je suis aujourd’hui intimement convaincue que la transsexualité n’est pas un obstacle pour mener une vie amoureuse pleine. C’est à nous de savoir qui nous sommes, la valeur de ce que nous apportons, quel type de relation nous cherchons et de trouver les bons lieux pour trouver un/e partenaire.

Je sais combien de personnes transsexuelles sont seules et on du mal à trouver un/e partenaire respectueux/se et je comprends donc bien combien une telle conviction peut heurter. J'ai moi-même énormément souffert de la solitude et je sais à quel point cela peut faire mal. Mais, aujourd'hui, je suis convaincue que ça n'est pas une fatalité. Dans son ouvrage [7], Geri Nettick mentionne que les femmes transsexuelles lesbiennes ont de bien meilleures chances que les hétérosexuelles de se réinsérer socialement et de trouver une relation amoureuse durable. J’ignore jusqu’où cela est vrai. Mais je constate que, si j’ai du lutter de toutes mes forces durant des décennies avant de voir le bout du tunnel, je vis une très belle relation et n’ai pas lutté en vain ! Si cette expérience pouvait redonner espoir à d’autres personnes, j’en serais très heureuse.




Ce qui est resté au travers des années

(décembre 2005)

 

Maintenant que quelques années se sont passées depuis ma transition, maintenant que je trouve ma place, je constate que certains aspects clefs de qui je suis n'ont pas changé. Il serait sans doute étonnant qu'il en aille autrement, mais cela me frappe particulièrement et cela me donne un peu comme un fil rouge de ma propre vie.

 

La chose qui n'a pas du tout changé est que maintenant comme par le passé je ne peux pas faire autrement que de chercher mes propres solutions aux difficultés ou questions auxquelles je suis confrontée. Je ne peux rien prendre pour agent comptant. J'examine tout et je ne garde que ce qui me va, ou je trouve mes propres solutions et mes propres réponses. Cela est vrai tant dans le domaine privé que professionnel. Je fais le lien entre le fait que, toute ma vie, j'ai dû trouver moi-même mes solutions à mes difficultés et ce potentiel que j'ai développé bien plus que nombre d'autres personnes. J'y sens autant une force qu'une faiblesse. J'apprécie de chercher mon chemin, de faire les choses à ma manière, de chercher du neuf, de sortir des sentiers battus. Mais, sur le plan professionnel, ça peut poser problème quand je me retrouve dans une situation où je suis censée me conformer aux règles d'un groupe. Néanmoins, je ne sais pas être autrement et je ne veux plus me tordre. Et là, ce qui a changé, c'est que j'apprécie d'être qui je suis.

 

Pas plus aujourd'hui qu'hier je crois qu'il y avait un sens, un but dans ma différence. Elle est toujours pour moi le reflet du hasard de la génétique et de l'embryologie qui ne fonctionnent pas comme des machines. Je ne crois toujours pas à la réincarnation, ni au fait que j'aurais choisi de m'incarner dans ma famille et dans mon contexte, ni au fait que c'était là un parcours initiatique qui était conçu pour me permettre de faire un quelconque cheminement spirituel. Pour moi, il n'y a toujours rien de tout cela. Par contre, j'ai maintenant l'expérience que c'est vraiment possible de créer sur la page blanche qui est devant moi, c'est possible de donner du sens, de faire quelque chose de ma vie, là où avant il n'y avait qu'absence de sens. C'est possible de trouver une partenaire, c'est possible de construire une vie riche et pleine avec mes proches, c'est possible de vivre une vie pleine où je me sente bien et où je me sens pleine de sens. Alors même si la lutte a été très longue et bien trop souvent horriblement douloureuse, cela en vaut la peine!

 

Devenir une personne aidante

(décembre 2005)

 

Dans la première version de ce texte, j'ai déjà fait un chapitre sur l'importance de nous prendre en main nous-mêmes. Malheureusement, cette dernière ne fait que croître. En Suisse, là situation régresse rapidement, tant par le fait qu'il devient très difficile de trouver un psychiatre qui accepte d'accompagner des personnes transsexuelles vers l'opération, que par la guerre de tranchées que livrent les assurances. Un nombre croissant d'entre elles refusent toute prise en charge au titre de l'assurance privée et/ou demi-privée et font tout pour se débarrasser des patientes transsexuelles. Les hommes se trouvent dans une situation particulièrement grave car l'intervention de réattribution de sexe de type FtM n'existe dans aucun hôpital public Suisse. Il faudra certainement un jugement du tribunal fédéral pour faire en sorte que les caisses soient forcées de prendre en charge les opérations en clinique privée ou à l'étranger dans de telles situations. Quant aux psychiatres acceptant d'accompagner des personnes transsexuelles et qui soient au moins un tant soit peux respectueux de leurs clientes, ils sont devenus extrêmement rares, ce qui pose là aussi de gros problèmes aux personnes en transition.

 

En France voisine, la situation semble encore bien pire. L'association genevoise 360 (http://www.360.ch) reçoit des appels désespérés de personnes très loin à la ronde, tant la situation y est devenue intolérable et tant il est devenu insupportable de passer par les équipes en place. Visiblement, le fait que la France ait été condamnée à plusieurs reprise par la cour Européenne des droits humains n'a pas contribué à régler la situation et la lutte reste très difficile. C'est d'ailleurs en raison de cette même situation que Lynn Conway a reçu des appels tout aussi pressants et que la traduction de son site en français a commencé. C'est aussi pour cette raison qu'on voit actuellement surgir toute une série de nouvelles associations beaucoup plus déterminées et combatives. Elles travaillent à améliorer la situation légale des personnes transsexuelles. Elles oeuvrent également à mettre en route des filières qui permettent de se passer totalement du corps médical français.

 

Je me suis sentie particulièrement concernée quand Lynn a eu besoin de quelqu'un qui puisse traduire son site en français. J'avais déjà fait plusieurs traduction, dont "Mom I need to be a girl" qui se trouve également sur son site. En février 2005, Françoise Sironi, la directrice du centre Georges Devreux (http://www.ethnopsychiatrie.net/), qui a créé l'ethnopsychiatrie est venue à Genève parler de son expérience avec les personnes transsexuelles. Là encore je me suis sentie personnellement concernée par la très grande rareté des personnes aidantes et respectueuses. Je savais que mes amies et amis homosexuel-le-s, se trouvent très souvent dans la même situation. Même si, à priori, on ne devrait pas être soi-même homosexuel-e, transsexuel-e, transgenre, bisexuel-e, ou intersexué-e pour être un thérapeute ajusté d'une personne qui est dans l'une ou l'autre de ces dynamiques, l'homophobie et la transphobie que rencontrent pratiquement les personnes LGBTI qui ont besoin d'aide est si répandue et si imprégnée que celles qui le peuvent font tout pour éviter de recourir à un-e thérapeute.

 

Il est assez clair que le trop grand poids de la psychanalyse dans les pays francophones, alors que c'est une idéologie viscéralement patriarcale, a sérieusement entravé toute évolution. La France a été condamnée à plusieurs reprises par la Cour Européenne des droits Humains sans que cela ne provoque de changement réel. Il est clair que que le fait d'avoir été condamnés en raison de leur attitude face aux personnes transsexuelles n'est pas un problème, ni pour les leaders politiques, ni pour les dirigeants du système de santé. On ne change pas facilement une telle situation. Cela va certainement nécessiter de nouvelles associations très combatives. Des alliés imprévus, comme les psychiatres formés à l'approche cognitivo-comportementale pourraient aussi se révéler utiles. En particulier, si le "livre noir de la psychanalyse" (http://www.arenes.fr/livres/fiche-livre.php?numero_livre=119) a un impact assez fort pour provoquer des changements dans la société française, on pourra alors espérer des changements plus rapides.

 

A la suite de la conférence de Mme Sironi, j'ai constaté que la plupart des formations à la relation d'aide qui existent exigent soit un diplôme de médecin soit de psychologue. Elles sont longues et il est extrêmement difficile d'entreprendre de telles études quand on a 35-40 ans. Or il y a aujourd'hui, pour les personnes LGBTI francophones un besoin d'aide adaptée qui est au moins pressant, voire carrément urgent, en particulier pour les personnes transsexuelles. De mon côté, tant dans les associations que je fréquente que dans mon environnement professionnel, j'ai fait l'expérience d'être aidante, en particulier avec des personnes très sensibles (des enfants doués dans le langage d'Alice Miller), fortement blessés par la vie et que ces blessures ont amenées à s'interroger sur elles-mêmes.

 

Dans les mois qui ont suivi, quelque chose a commencé à germer. Je suis retombée, je ne sais plus comment sur Carl Rogers et l'approche centrée sur la personne. En plus de poser un regard fondamentalement plus respectueux sur les personnes que celui qu'on trouve chez les praticiens des approches classiques, Carl Rogers a toujours affirmé l'importance de ne pas réserver la relation d'aide à des "professionnels", psychiatres et psychologues. De fait, il existe de par le monde, des formations à l'approche centrée sur la personne qui sont accessibles à des personnes qui n'ont pas l'un de ces diplômes.

 

Cela fait longtemps que je connais Carl Rogers. En fait, le premier thérapeute avec qui j'ai travaillé était d'inspiration Rogerienne. Mais il travaillait au sein d'un organisme d'origine française fortement lié à l'église catholique romaine. J'ai essayé de lui parler de ma différence quand j'avais 18 ans. Cette personne a été incapable de m'accepter telle que je suis et il m'a fallu plus de dix ans de plus pour y arriver par moi-même. Du fait des liens entre cet organisme et l'église catholique romaine (et son modèle patriarcal), du fait de sa structure interne, pyramidale et autoritaire, à l'image de la structure catholique, je ne peux pas recommander cet organisme aux personnes de la mouvance LGBTI. D'autre part, cet organisme fonctionne de manière très "cadrante", qui n'a rien à voir avec les groupes de rencontre de Rogers, et c'est une autre raison pour laquelle je ne peux pas le recommander.
 

Mais il existe d'autres organismes, qui sont clairement d'inspiration rogerienne et qui ne sont pas liés, ni idéologiquement, ni dans leur manière de fonctionner à une institution religieuse. Dans la droite ligne de l'approche de Carl Rogers pour qui la relation d'aide ne doit surtout pas être réservée à des professionnels, psychologues ou médecins, ces organismes dispensent des formations de praticiens de la relation d'aide à des personnes qui n'ont pas ces diplômes, mais qui sont assez motivées pour suivre une formation qui dure quatre ans et qui exige un grand engagement personnel de leur part. Cela m'a fait sentir que je pouvais m'engager dans cette dernière. J'ai trouvé deux de ces formations en Suisse Romande. Il y a une société Suisse bilingue (http://www.sggt-spcp.ch/fr/index.html), ainsi qu'un autre groupe plus centré sur le focusing d'Eugene Gendlin (http://www.focusing-europefrancophone.org/).

 

Alors j'ai senti monter en moi l'envie de me lancer dans l'aventure. J'ai alors choisi de me former au sein du premier de ces deux groupes. J'en attends d'être encore plus aidante qu'aujourd'hui et de pouvoir accompagner des personnes dans des dynamiques très différentes de celles que je connais. J'en attends aussi de mieux cerner mes limites, en particulier face à des personnes qui relèveraient de la psychiatrie. J'en attends encore de pouvoir disposer d'un diplôme qui légitime mon action. J'en suis au tout début de cette formation, qui va me prendre quatre ans. Pour l'instant, tout ce que je peux dire est que je me sens en confiance et en paix avec mon engagement.

 

Au delà de mon engagement et de mon action, j'ai l'intuition qu'il est possible de créer un réseau de personnes aidantes, qui sont elles-mêmes issues de la mouvance LGBTI. Une fois encore l'idée n'est pas de dire que seule une personne homosexuelle ou transsexuelle peut accompagner un-e client-e qui est dans l'une ou l'autre de ces dynamiques. Mais le but est de constituer un réseau de personnes aidantes et respectueuses qui soient disponibles pour les personnes qui ne trouveraient pas d'aide adaptée ailleurs ou qui souhaiteraient explicitement se faire aider par une personne qui a l'expérience d'une dynamique proche de la leur. J'ai l'intuition qu'un tel réseau peut aussi être important pour l'ensemble des thérapeutes, en diffusant en son sein une information solide sur ce que c'est que d'être homosexuel-le, transsexuel-le, intersexué-e, bisexuel-le ou transgenre. J'espère également qu'un tel réseau puisse servir de contre-pouvoir en promouvant des travaux de recherches réalisées de manière fondamentalement respectueuse des personnes LGBTI, en les intégrant dans les équipes de recherche, et en promouvant une éthique solide dans les activités de recherche.

 

Par rapport aux personnes transsexuelles qui sont dans une situation de grande urgence, j'espère aussi que ce réseau contribuera à créer en Europe francophone des filières qui ne dépendent plus de médecins viscéralement transphobes et qui n'hésitent pas à sacrifier des personnes à la préservation de leurs préjugés. Dans un premier temps, cela impliquera certainement que les personnes se passent de tout remboursement de la part des systèmes d'assurance maladie de leur pays. Mais si cela permet à des dizaines de milliers d'entre elles de faire leur transition sans entrave et de trouver leur place dans la société, il y aura alors les forces vives nécessaires pour faire face aux institutions médicales, administratives, politiques et aux personnes qui font tout pour éradiquer les personnes transsexuelles de la société.


Pour une approche scientifique respectueuse de l'être humain

(décembre 2005)

 

Jusqu'à maintenant, la plupart des articles et ouvrages scientifiques qui parlent d'homosexualité, de transsexualité, d'intersexualité, ou de bisexualité sont écrits par des personnes qui ne sont pas dans ces conditions. La plupart de ces auteurs se permettent de parler sur une condition qu'ils ne connaissent pas, et sans même chercher à comprendre ce que vivent les personnes qui se trouvent dans cette mouvance. Il y a, heureusement, quelques exceptions, comme Mildred Brown [1], Randi Ettner [2] Marina Castaneda [3] et Anne Fausto-Sterling [5]. Mais la plupart ne se soucient même pas de faire mine de comprendre les conditions dont ils traitent et se permettent d'utiliser le langage scientifique et médical pour tenter de justifier leur incompréhension et leurs préjugés. A ce titre, les productions de J. Michael Bailey (http://ai.eecs.umich.edu/people/conway/TS/LynnsReviewOfBaileysBook.html) et ceux de Colette Chiland (http://www.actupparis.org/article1997.html) sont des plus caractéristiques. Certains auteurs, comme J. Michael Bailey, vont jusqu'à oser affirmer que toute personne qui n'est pas d'accord avec eux est dans le déni!

 

Cette situation qui existe depuis des décennies a pour conséquence qu'il existe une véritable guerre de tranchées entre les personnes transsexuelles et le corps médical. Le conflit est peut-être moins vif entre les personnes homosexuelles et les thérapeutes, mais il est tout aussi durable et ces dernières ne sont pas obligées de passer entre les mains des psychiatres pour assurer leur existence. De leur côté, les personnes intersexuées doivent recourir à des méthodes très vigoureuses pour faire entendre leur voix et pour empêcher que ne continuent les mutilations forcées que leur imposent certains médecins violemment homophobes [5].

 

Dans "A way of being" [8], Carl Rogers raconte l'histoire d'une femme qui s'appelait Ellen West et la manière terrifiante dont elle a été "prise en charge" par les psychiatres dans les années 40. Cette histoire donne froid dans le dos et elle a de quoi révolter légitimement bien des lecteurs! Mais il se trouve que, 60 ans après, le traitement que subissent entre autres les personnes transsexuelles est souvent encore pire! Le manque d'éthique de médecins qui osent se comporter de la sorte et faire subir leurs préjugés à certains de leurs patient-es a de quoi faire réagir. Mais le fait que tout un domaine scientifique tolère de telles pratiques et légitime l'utilisation du langage médical dans le but de stigmatiser des personnes et de transformer en "malades" des personnes qui cherchent simplement à être elles-mêmes a de quoi interroger toute la société.

 

Les personnes transsexuelles qui ont réussi leur transition et qui ont trouvé leur place dans la société ont appris à se méfier comme de la peste bubonique des études scientifiques qui sont réalisées sur elles. On veut bien d'elles comme cobayes, comme sujet pour répondre à des questionnaires, mais on ne veut surtout pas d'elles dans les équipes de recherche, pour définir les études, les questionnaires, etc. Inévitablement, elles ne se retrouvent pas du tout dans les résultats publiés sans elles, quand ça n'est pas contre elles, et la méfiance ne fait que s'accroître.


Aux Etats-Unis, les réseaux sont suffisamment organisés pour pouvoir réagir aux attaques les plus outrancières. C'est, par exemple, le cas de "l'affaire Bailey" dans laquelle les milieux LGBTI ont pu mettre en évidence et lutter avec succès contre des propos diffamatoires et des comportements qui n'avaient rien à voir avec l'éthique à laquelle un chercheur doit se conformer. Il y a quelques années, Milton Diamond [10] avait également pu prouver que les "travaux" de John Money sur lesquels les médecins se basaient pour opérer de force des bébés intersexué-es et pour refuser toute prise en charge des personnes transsexuelles étaient des faux.


Mais plutôt que de susciter le dialogue, ces succès ont produit le silence. Ne pouvant plus faire n'importe quoi impunément, les institutions académiques et les chercheurs ont préféré changer de sujet et surtout ne pas parler avec les personnes qu'ils ont stigmatisées de manière injustifiée.

 

Il y a plus de 20 ans, c'est encore Carl Rogers qui a osé se demander quand les chercheurs et les thérapeutes "vont enfin oser se débarrasser de leur professionnalisme" [8] avec tout ce qu'il a de déshumanisant. La situation très conflictuelle que je viens de décrire montre clairement quelles conséquences désastreuses cette déshumanisation peut produire. L'interrogation de Carl Rogers me parait essentielle pour aboutir à une méthode scientifique et à des travaux de recherche, qui soient profondément respectueux des personnes, qui mette fin au déni de la part affective de tout être humain par le monde académique et qui permettent un rapprochement entre les personnes du monde LGBTI et les thérapeutes, qu'ils soient issus du monde académique ou non.
 

Une telle méthode se doit:

C'est à ce prix qu'il sera possible de réaliser des travaux pertinents, dans lesquels les personnes se reconnaissent et qui permettent une réconciliation entre le monde académique et les personnes de la mouvance LGBTI.

 

 



 

En formation pour devenir une personne aidante

(février 2006)

 

En décembre 2005, j'ai écrit un billet intitulé "Devenir une personne aidante". Entre le moment où j'ai écrit ce paragraphe et maintenant, les choses se sont précipitées, en ce sens que je suis en formation! C'est une très belle expérience et c'est pour moi une magnifique opportunité de redonner tout le soutien que j'ai reçu pendant des années!

 

A cette occasion, j'ai créé mon propre site (http://www.vrais-visages.net) pour présenter ma pratique, car je suis à la recherche de client-e-s qui soient intéresser à faire un bout de route avec moi. Alors si cela vous intéresse et que vous habitez dans la région lausannoise (Suisse), vous pourrez y trouver ce que je vous propose et comment me contacter.

 

Mais je l'ai voulu plus large qu'un simple prospectus internet" et je l'ai dédié à toutes les personnes différentes qui sont à la recherche de leur vrai visage. Mon espoir est qu'il devienne un lieu de rencontre entre les personnes de la communauté LGBTI qui sont à la recherche d'un accompagnement respectueux et les personnes aidantes qui sont désireuses de se lancer dans l'aventure. J'espère aussi qu'il sera un lieu où des personnes qui ont des parcours très différents pourront partager leur expérience de vie et qu'il sera possible de créer ensemble un espace de parole, d'écoute, de respect qui soit rayonnant et attirant. C'est peut-être complètement fou, mais c'est mon espoir.

 


Premiers fruits d'un accompagnement spécialisé

(juillet 2007)

Cela fait maintenant environ 18 mois que le site "vrais-visages" est en ligne. Le nombre de visites croît doucement. Il y a, bien sûr, des sites beaucoup plus populaires que celui-là. Mais il a suscité des contacts de qualité et il a permis quelques beaux accompagnements. Certains d'entre eux ont d'ailleurs laissé quelques traces visibles sur le site. C'est ainsi qu'une personne publique, transgenre et métis qui vit au canada a pu trouver la force de faire un coming out public qui a non seulement transformé sa vie mais qui a aussi aidé le coming out d'autres personnes au Canada. Une autre personnes canadienne (qui ne m'a d'ailleurs contactée que par le site) a maintenant trouvé les moyens de se lancer dans une transition sur place. Un autre contact venu par le biais du site provenait des parents qui s'inquiétaient pour leur enfant de 8 ans. Il y a aussi eu de nombreux contacts par email qui ne laissent donc aucune trace sur le site et dont je ne peux donc pas parler.

Une première synthèse de ces différents contacts me permet de les classer en trois catégories. Il y a des contacts très brefs (entre 1 et trois messages) centrés sur des questions très pratiques , même si la personne aborde son vécu. Les personnes de ce groupe ont besoin d'une information ponctuelle et elles reprennent leur route une fois qu'elle l'ont. Ces contacts ont presque tous lieu directement sur le site. Il y a un deuxième groupe de contacts qui durent quelques semaines, généralement autour d'un mois. Ils sont le fait de personnes qui, le plus souvent, s'interrogent sur leur identité et sur l'opportunité pour elles de s'engager dans une transition. Mais ces dernières interrompent leur démarche, en tout cas avec moi. La dernière catégorie concerne les contacts les plus durables et correspondent à des accompagnements de plusieurs mois. Ils sont le fait de personnes décidées qui s'engagent résolument dans une transition.

Disposer d'un site qui permet aux personnes d'écrire directement en réagissant à un article permet un premier contact aux personnes qui souhaitent rester anonymes. La limite est que le contenu de ces partages ne peut pas être trop personnel. Ils sont par contre largement suffisants pour des demandes de renseignements pratiques. En ce qui concerne les accompagnements plus personnels et plus durables, j'ai l'expérience que le courrier électronique peut-être une bonne solution (même si le contact physique manque). Il permet une réelle écoute et j'ai maintenant l'expérience qu'un accompagnement à distance permet à certaines personnes de traverser des crises existentielles importantes. Une des questions qui, pour moi, reste ouverte, concerne la possibilité d'aider une personne à se rapprocher de ses sentiments et de ses perceptions corporelles. Je suis particulièrement curieuse de voir si, dans ce genre d'accompagnement, le focusing est un complément utile à l'approche centrées sur la personne. L'accompagnement par courrier électronique permet également aux personnes de réagir quand elles le veulent (ou le peuvent), ce qui facilite la préservation de sa vie personnelle. Je suis moins familière de l'accompagnement par messagerie instantanée dont je n'ai jamais été une usagère enthousiaste. Il me semble en particulier important de prendre les mesures nécessaires pour éviter de voir sa vie privée envahie aussitôt qu'on démarre son ordinateur. Un autre problème est que les plus populaires d'entre elles exigent l'enregistrement de données personnelles et ne garantissent pas la protection de la sphère privée de leurs usagers. Certaines messageries open source comme Jabber semblent cependant résoudre ce problème.

 

 

 

 

 

QUESTIONS PRATIQUES

 

En principe tout est réglé, et depuis longtemps, par des décisions du Tribunal Fédéral, notre cour suprême. Le site «dysphorie» (http://www.dysphorie.ch/) fournit des explications de base sur les démarches pratiques. L'association genevoise 360 (http://www.360.ch) peut également vous renseigner, par téléphone, lors d'entretiens ou lors des réunions de son groupe traitant de transsexualité.

 

Mais comme d'habitude, en Suisse, la pratique est parfois plus compliquée que la théorie. Voici quelques explications.

 

Les assurances

 

En Suisse, il existe trois catégories d'assurances maladie: l'assurance "de base", l'assurance "demi-privée" et l'assurance "privée". La première est régie par la loi sur l'assurance maladie, très précise et très contraignante. Les deux autres sont régies par la loi sur les assurances privées. Selon cette dernière, les assurances sont libres de conclure un contrat dans lequel elles refusent de prendre en charge des pathologies données, ce qui leur est strictement interdit dans le cadre de l'assurance "de base".

 

La loi sur l'assurance maladie ("de base") garantit, entre autres, le remboursement des hospitalisations en division "commune" (habituellement 4 lits par chambre et pas de libre choix du médecin hospitalier) dans le canton de résidence du patient. Un traitement dans un autre canton est remboursé si et seulement si il ne peut pas être effectué dans le canton de résidence du patient.

 

Le coût mensuel d'une telle assurance varie de canton en canton et d'assurance en assurance. En moyenne, en 2004, dans le mien, il se situe un peu au dessus de $200 par personne. Les assurances demi-privées et privées garantissent le choix du médecin hospitalier, généralement un médecin cadre (professeur ou autre). Les assurances demi-privées fournissent un accès à un meilleur confort, à savoir des chambres à deux personnes. Les assurances privées donnent accès à des chambres individuelles. En 2004, Une assurance demi-privée coûte environ $380 par mois et par personne Une assurance privée peut coûter $550 par mois et par personne, voire nettement plus.

 

Concernant la transsexualité, le remboursement de l'opération de réattribution de sexe a été obtenu par deux arrêtés de notre Tribunal Fédéral. Concrètement, la loi sur l'assurance maladie garantit le remboursement de l'opération de réattribution de sexe, pourvu qu'elle soit effectuée en hôpital public et que le patient dispose d'une assurance "de base" (qui est obligatoire).

 

Si un/e patient/e désire être opéré/e en clinique privée et qu'il ne dispose pas d'une assurance "privée", il/elle devra payer lui-même la différence.

 

De plus, l'épilation, si elle est effectuée dans le cabinet d'un médecin est remboursée. Elle ne l'est pas si elle est effectuée chez une esthéticienne.

 

Le traitement hormonal n'est pas remboursé.

 

Pour voir une opération en clinique privée complètement remboursée par son assurance, le patient devra conclure un contrat d'assurance "privée". Mais, à la signature du contrat, l'assurance est libre de refuser de prendre en charge certaines pathologies. Le succès de l'opération n'est pas garanti et il vaut mieux conclure ce genre de contrat plusieurs années à l'avance, avant tout début de traitement si on veut tout faire pour qu'il soit utile.

 

La thérapie

 

La recommandation préalable d'un médecin psychiatre est indispensable pour obtenir une opération et son remboursement. Mais les thérapeutes spécialisés et les membres de HBIGDA sont peu nombreux en Suisse, s'ils existent, et les conditions pour obtenir la recommandation d'un psychiatre sont variables.

 

Un hôpital universitaire avait pour habitude d'exiger deux ans de thérapie avant même d'envisager la possibilité d'un traitement hormonal. La suite du suivi était du même style. Evidemment que cela poussait les patients à se procurer des hormones par Internet et à se concocter leur propre programme. L'équipe médicale de cet hôpital était tellement mal à l'aise avec l'a transsexualité qu'elle a finalement refusé de prendre en charge des personnes transsexuelles, sauf dans le seul but d'essayer de les "normaliser".

 

Certains psychiatres ayant un cabinet privé peuvent être plus sensés et plus respectueux et admettre un traitement hormonal au bout de 3 à 6 mois de suivi et une opération au bout de 1 an de "real life test".

 

Mais il faut bien admettre que ces personnes soit ne sont très rares soit ne font aucune publicité sur leur pratique.

 

Et les soi-disant thérapeutes qui prétendent être prêt à accompagner la personne tout en lui refusant tout traitement hormonal et toute opération par la suite ne sont malheureusement pas rares.

 

Je ne peux que recommander aux personnes transsexuelles d'être très prudentes et très circonspectes dans le choix de leur psychiatre. Elles doivent, entre autres, absolument s'assurer que le psychiatre qu'elles choisissent a accompagné une ou plusieurs autres personnes transsexuelles jusqu'à l'opération dans les mois qui précèdent le début de leur suivi. Elles seront aussi très avisée de s'assurer dès le début de leur suivi de ne pas se trouver face à une personne qui n'a en fait aucune envie de les accompagner vraiment jusqu'à l'opération et qui n'a pour but que de prendre le pouvoir et d'essayer de les normaliser.

 

Quant elles sont appliquées aux personnes homosexuelles, les soi-disant "thérapies de conversion" sont reconnues même par la communauté médicale pour être de la charlatanerie et pour être fondamentalement non respectueuses des personnes homosexuelles et de leur dignité. Il serait grand temps que la communauté médicale applique les mêmes standards aux personnes transsexuelles!

 

L'opération

 

En suisse, il y a deux grandes équipes, celle du Dr Daverio à Lausanne, qui opère en clinique privée et celle du Dr Kuenzi à Zurich qui opère en clinique universitaire. J'ai entendu parler d'une autre équipe à Bâle, mais je n'ai aucune information à ce sujet.

 

L'intervention étant disponible en Suisse, aucune opération faite à l'étranger ne sera remboursée, en tout cas au titre de l'assurance "de base".

 

Le Dr Daverio et son équipe pratique l'intervention dans les deux sens. A ma connaissance, il est particulièrement réputé pour celles dans le sens Femme-vers-homme (FTM) et tout à fait reconnu dans l'autre. Celle du Dr Kuenzi ne pratique que celle dans le sens homme-vers-femme (MTF).

 

En règle générale, les temps de convalescence pratiqués par le Dr Kuenzi sont nettement plus longs que ceux du Dr Daverio. A Zuerich, les patients sont gardés 3 semaines à l'hôpital et le temps de convalescence est de 3 mois, alors que le temps de convalescence des patients du Dr Daverio est de 1 mois.

 

D'autre part, le Dr Kuenzi prévoit systématiquement une petite opération de contrôle au bout de 2 mois alors que ca n'est pas le cas chez le Dr Daverio.

 

Je ne suis pas chirurgien et il m'est impossible de faire une comparaison entre ces deux équipes.

 

En termes de volumes, j'ai lu que l'équipe du Dr Kunezi pratiquait une opération de réattribution de sexe environ tous les mois. Je n'ai pas de chiffre pour celle du Dr Daverio.

 

Le changement d'identité

 

Les principes du changement d'identité sont réglés par la jurisprudence du Tribunal Fédéral. Il s'agit d'une procédure simplifiée en rectification d'état civil, avec une seule partie. Les rapports du psychiatre autorisant l'opération et celui du chirurgien attestant de la réalisation de celle-ci sont des pièces indispensables.

 

Mais la procédure varie de canton en canton et elle peut-être plus ou moins lourde et invasive. Genève semble être particulièrement rapide, le jugement étant délivré dans les semaines qui suivent. Dans le mien, c'est beaucoup plus lourd. La procédure exige la publication de la demande dans le journal des avis officiels pendant un mois avant que l'audience puisse avoir lieu. Le ministère public examine la demande et peut choisir de s'y opposer. Le tribunal exige des pièces et un témoin qui attestent de la bonne intégration de la personne dans son nouveau genre. Pour finir, même si l'audience est rapide, la publication du jugement peut prendre jusqu'à six mois! Accessoirement, le texte desdits jugements indiquent que la jurisprudence du Tribunal Fédéral n'est appliquée que de manière restrictive et que la justice exige des éléments solides pour accéder la rectification d'état Civil.

 

A l'heure actuelle, le ministère public de la confédération s'oppose à l'enregistrement d'un changement d'identité pour des personnes mariées. Selon certains avocats, la légitimité de ce refus n'est pas établie. Mais il faudra aller jusqu'à la cour européenne des droits humains pour régler cette question et personne ne l'a fait jusqu'à maintenant.

 

Une fois qu'il est exécutoire, le jugement est transmis à l'Etat Civil du Canton, qui le notifie à la Confédération puis à la commune pour exécution.

 

Normalement, l'extrait de naissance de la personne est corrigé (et non remplacé) et il convient de demander un extrait d'acte de naissance (plutôt qu'un acte de naissance) pour être sûr que seul la nouvelle identité y figure.

 

Ce nouvel extrait permet d'obtenir de nouveaux documents d'identité selon le délai normal (environ 2-3 semaines).

 

Le mariage est également possible, une fois le changement d'Etat Civil enregistré.

 

A partir de là, la personne peut faire mettre à jour tous ses autres documents (diplômes, certificats de travail, cartes bancaires, etc.).

 

 

Références

 

[1] Mildred L. Brown, Chloe Ann Rounsley

True Selves : Understanding Transsexualism--For Families, Friends, Coworkers, and Helping

Professionals

Jossey-Bass; Reprint edition (March 7, 2003)

ISBN: 0787967025

 

[2] Randi Ettner, W W Norton & Cosd

Gender Loving Care: A Guide to Counseling Gender-Variant Clients

W. W. Norton & Company; (May 1, 1999)

ISBN: 0393703045

 

[3] Marina Castaneda

Comprendre l'homosexualité : Des clés, des conseils pour les homosexuels, leurs familles, leurs

Thérapeutes

Robert Laffont (16 septembre 1999)

ISBN : 2221089820

 

Aussi disponible en livre de poche:

Pocket (7 novembre 2003)

ISBN : 2266140760

 

[4] Cheryl Chase

                Chrysalis: Intersex Awakening Special Issue

1997, fall/winter issue

http://www.isna.org/pdf/chrysalis.pdf

 

[5] Anne Fausto-Sterling

The Five Sexes

The Sciences, 1993, (March/April) pp. 20-25

http://bms.brown.edu/faculty/f/afs/fivesexesprnt.pdf

 

Anne Fausto-Sterling

The Five sexes revisited

The Sciences,2000,  (July/August) pp 18-23.

Reprinted in French translation in La Recherche 6 2001-2002 pp.58-62;

http://bms.brown.edu/faculty/f/afs/5sexesrevprnt.pdf

 

Blackless, Melanie; Charuvastra, Anthony; Derryck, Amanda; Fausto-Sterling, Anne; Lauzanne, Karl; and Lee, Ellen

How sexually dimorphic are we? Review and synthesis

American Journal of Human Biology, 2000,y 12:151-166

http://bms.brown.edu/faculty/f/afs/dimorphic.pdf

 

Anne Fausto-Sterling

Sexing the Body: Gender Politics and the Construction of Sexuality.

New York: Basic Books, 2000

ISBN: 0465077145

 

 

[6] Will Roscoe

Changing Ones: Third and Fourth Genders in Native North America

Palgrave MacMillan (June 1, 2000)

0312224796

 

 [7] Geri Nettick & Beth Elliot

            Mirrors: Portrait of a lesbian transsexual

            1996, Rhinoceros Edition

            Masquerade Books Inc

            ISBN 1-56333-435-6

 

[8] Carl R. Rogers

A Way of Being

1980 Hougton Mifflin

ISBN 0-395-75530-1

(ouvrage non traduit en français)

 

[9] Carl R. Rogers

On becoming a person

1989 Houghton Mifflin

ISBN 0-395-75531-X

(ouvrage tranduit partiellement en français: Dans la traduction de Dunod, il manque les chapitres 2, 6, 12, 15 et 20)

 

[10] Milton Diamond, Ph.D. and H. Keith Sigmundson, M.D.

Sex Reassignment at Birth: A Long Term Review and Clinical Implications

Archives of Pediatrics and Adolescent Medicine [March, 1997]

http://www.hawaii.edu/PCSS/online_artcls/intersex/mdfnl.html


 

 


 

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